Ce soir est stupeur : j'ai avalé ma brosse à dent ! Ou pour être plus précis la tête poilue du souple instrument qui communique habituellement un chakra à 96% d'irresistibilité à mon sourire tout en distillant une ambiance douce et parfumée dans les proches alentours de mon visage, bref, soumis que j'étais à l'observation pantoise mélée à une excitation toute scientifique d'un hibou qui venait d'établir ses quartiers dans les greniers ou autres souspentes de la maison des gardiens, tout en m'adonnant à un raffraichissant nettoyage buccal, je me pris à admirer l'habileté de l'animal à fondre prestement sur un mulot avant de s'en saisir après plusieurs tentatives de piquets infructueuses, et en vint à constater avec une certaine surprise que je n'avais jamais considéré le hibou comme une volaille de consommation.
Peut-être que la position faciale de ses yeux permettant une vision binoculaire comparable à celle de l'homme est génératrice de peurs ?
Car je me rendais peu à peu compte que mon cas n'était pas isolé !
Et rythmé par le tchitchi-tchitchi d'un brossage consciencieux je remarquais que je n'avais jamais entendu parler autour de moi d'une 'envie de hibou sauté' ou bien d'un 'ragout de hulotte échalotte' (le mot bourgeois pour dire hibou est hulotte je tenais à le préciser car nombreux sont les traitres et autres défenseurs de la cause des strigiformes et consors qui foulent aux pieds la dénomination hiboulienne) ni même de 'salade de chouette cacahouète' - car il faut courageuseùent franchir le styx pour avouer que la chouette avec ses petits airs chelous n'est rien d'autre qu'un hibou travesti...
Ainsi l'homme, vermine tentaculaire buvant jusqu'à la lie toutes les ressources terriennes dans son infinie conquête, n'avait pu faire face aux gros yeux plein du vide de l'éternel lumière de phares de voitures de son véritable ennemi : le hibou.
Quand d'un coup la porte du cabinet fut projeté avec fracas me faisant bondir sur place et ingurgiter malencontreusement la partie supérieure de ma brosse à dent.
C'était Gérard qui la voix pleine de larmes d'émotion m'annonçait qu'il se sentait désormais prêt et armé de toutes les vibrations positives nécessaires à l'irrémédiable affrontement nous opposant aux adversaires sans pitié à l'occasion prochaîne du concours du plus grand priseur de sardines broyées, car après notre injuste deuxième place de l'an dernier dans une épique finale par équipe nous avions à coeur de nous venger et de montrer à Annie Girardot et Nelson Montfort que les seules vraies narines (the true gold nostrils) à même d'aspirer 12 kilogrames de sardines en moins de cinq minutes étaient bien celles du team Pangloss et Petiot !
Hélas dans son empressement Gérard faillit me disqualifier par sa surprenante irruption aux conséquences incertaines : me retrouvant bientôt couché, la bouche saignante et les yeux révulsés je ne pus qu'émettre deux ou trois grognements de douleurs suivis d'une ridicule pantomine dans laquelle je me tordais le visage bientôt intégralement bleu avant de perdre définitivement conscience.
Certainement quelques heures plus tard, au milieu de relents migraineux j'émergeais d'un état de fatigue dense, dans la trop éclatante blancheur du bloc opératoire, et, si je comprenais vite où je me trouvais, une tension restait en suspens. Gérard avait dû m'oter la tête de brosse à dent sans trop de problèmes...
Cependant quelque chose clochait.
Tout d'abord une bizarre envie d'insecte me vint, avec surprise je fis le lien avec les pensées saugrenues qui avait germé en moi à propos d'envie de hibou, et la comparaion provoqua une tentative de rire qui se traduisit par une expression orale étrange : une sorte de râle couinant que je croyais d'abord causé par l'endormissement musculaire dû à l'effet persistant des anesthésiants.
Il en était tout autre ! Réalisant une sensation de soif grandiose, je relevais la tête vers le meuble attenant au lit pour me saisir d'un verre d'eau mais ma langues fut plus prompte que ma main et de la bouche j'aspirais goulûment le désaltérant liquide. Effaré et désemparé je pus alors lire le mot posé à coté du dessous-de-verre, griffoné à la va-vite par Gérard à mon intention :
"Cher Marcel, tu sais que je ne veux que ton bien et c'est en ami sincère que je te rappelle que nous devrons prochaînement faire face à nos responsabilités, car notre honneur a été bafoué. Nous irons donc jusqu'au bout* de ce concours pour faire triompher la France qui travaille. A ce propos, et pour m'assurer de notre victoire prochaîne, j'ai profité de ton malheureux accident pour te greffer une trompe de tamanoir à la place du nez. J'espère que tu applaudiras toi aussi à cette initiative audacieuse, ton ami et dévoué, Gérard"
Depuis, j'ai peur...
Que ce concours finisse vite !
Marcel Petiot
* aller jusqu'au bout : expression très prisée des politiciens de tout bord. Il est de très bon ton d'aller jusqu'au bout, c'est courageux, c'est nécessaire, cela montre la force de caractère, prouve la conviction et l'intransigeance volontaire face aux éternels indécis. Car quelque soit le bout il faut y aller, ce qui me fait penser à d'autres thèmes dont il n'est pas actuellement question.